Nous voici donc en quarantaine obligatoire pour 4 jours. Nous profitons de ce temps pour nous reposer dans notre jolie cabane à Rio Hermoso, entourés de montagnes et de verdure. Au programme, lecture, cours d’espagnol, whatsappéro, et une folle envie de se mettre aux fourneaux, remplaçant la popote de bivouac par une cuisine toute équipée. Pour les courses, nous sommes dépendants de Roque, le propriétaire des lieux, qui se retrouve en charge du ravitaillement de ses hôtes. Notre voisin, un écrivain-philosophe frenchie est également en quarantaine obligatoire, arrivé depuis peu sur le territoire argentin. Cela n’a cependant pas l’air de le contrarier. Son logement loué pour le mois, il s’est volontairement isolé pour se consacrer à l’écriture de son essai. Un confinement choisi quoi ! Pour nous, le changement est rude : il nous faut passer d’une vie au grand air, libres de pédaler là où l’envie nous mène au gré des rencontres et des imprévus à une vie sédentaire imposée. Nous avons aussi la visite quasi quotidienne des militaires, s’inquiétant de savoir si l’on manque de rien ou alors vérifiant que nous respectons bien la quarantaine ?







Propice à la réflexion, notre repos forcé nous a laissé le temps de nous interroger sur la suite de notre périple. Que faire : rester ou rentrer ? Après moult tergiversations et revirements au gré de nos états d’âme, nous avons finalement pris la décision de rentrer en France, ou tout du moins, essayer de rentrer ! Il nous semblait d’abord plus évident de rester confinés en Argentine et patienter jusqu’à la levée des mesures, d’autant que la situation sanitaire en Europe est aujourd’hui bien plus préoccupante qu’ici. A quoi bon transiter par de multiples aéroports où nous augmentons les possibilités de contracter le virus et revenir au plus fort de la crise en France ? En même temps, face à l’incertitude quant à la durée du confinement et la propagation du virus en Amérique du sud, il nous a semblé plus sage de rentrer, tant qu’il était encore temps… En effet, l’Argentine a suspendu toutes liaisons aériennes avec l’Europe, et aujourd’hui, seuls subsistent quelques vols commerciaux négociés par l’ambassade. Aussi, il nous paraissait plus simple d’être confinés « chez nous ». Même si personnellement nous ne nous sommes pas sentis « personae non gratae » sur le territoire argentin, nous avons eu vent de situations critiques où des touristes ont dû faire face à l’hostilité de certains locaux et se sont retrouvés sans hébergement suite à la fermeture des campings et des hôtels.
La décision est donc prise de rentrer ! Mais nous savons que le plus dur reste à venir… rejoindre la capitale alors que la plupart des vols internes sont annulés et que ne circule plus aucun bus longue distance. Un vrai casse-tête ! Chaque journée débute désormais par la même routine : checker le site de l’ambassade et le groupe facebook des français en Argentine sur lequel nous allons à la pêche aux infos. Hors de question de céder à la panique, notre retour prendra le temps qu’il faut, il va simplement falloir s’armer de patience ! Avec l’accord de la gendarmerie, nous pouvons désormais sortir nous promener dans les rues adjacentes sans toutefois rejoindre la route principale. Nous ne passons visiblement pas inaperçus, à peine revenus de notre tour du pâté de maisons, qu’une voiture de militaires débarque, avertie par le voisinage de la déambulation de deux individus ! Rien de bien méchant en soi, mais la situation n’est pas très agréable.
Il se passe presque une semaine quand une française confinée à San Martin de los Andes (avec qui nous sommes en contact) nous avertit qu’une liste d’attente a été mise en place par la municipalité pour un prochain départ de bus en direction de Buenos Aires. Ni une ni deux, pas de temps à perdre, il nous faut rejoindre au plus vite le centre de San Martin pour obtenir de plus amples informations et être réactifs lorsque le départ sera annoncé ! Après une semaine sans pédaler, nous reprenons donc la route pour parcourir les 25 km nous séparant de San Martin. Sortis du cocon de notre cabaña, nous faisons profil bas et espérons ne croiser que peu d’automobilistes, et échapper ainsi à la délation de quelques habitants du coin, légèrement parano sur les bords. En Argentine, un numéro de téléphone a été mis en place pour dénoncer les étrangers qui ne respectaient pas leur quarantaine ! Pour assurer nos arrières en cas de contrôle par les autorités, nous avons chargé sur nos téléphones, la note de l’ambassade justifiant notre déplacement pour rejoindre notre pays d’origine ainsi que la réservation d’une chambre d’hôtel à San Martin.
Les paysages qui nous entourent sont encore une fois somptueux. Il fait toujours aussi beau mais le sentiment de légèreté des débuts du voyage nous a bien quittés, depuis que ce fichu virus s’est invité à la fête et a chamboulé tous nos projets ! Pas question de traîner, nous pédalons à un rythme soutenu avec un drôle de sentiment, comme une sensation de clandestinité. Nous arrivons bientôt à l’entrée de San Martin où comme prévu nous attend un contrôle policier. Nous leur expliquons que nous avons effectué notre quarantaine obligatoire après notre passage au Chili (preuve à l’appui) et que nous cherchons maintenant à rallier Buenos Aires. Visiblement hésitant sur la procédure à suivre, ils nous laissent finalement rejoindre le centre ville et notre hôtel. Sur le chemin, nous passons par hasard devant la gare routière. On s’y arrête pour tenter d’obtenir des infos sur les prochains bus. Très mauvaise idée… Loin de passer inaperçus avec nos sacoches, un homme en colère nous interpelle sur notre présence ici ! On lui demande où déguster les meilleures empanadas du coin (blague). Pas content, le monsieur nous emmène direct à l’hôpital local pour un contrôle de température et écarter ainsi l’éventualité d’une contamination. C’est dans une pièce exiguë qu’une femme nous pointe le thermomètre sur la tempe entourée de 5 autres personnes sans masque, ni protection particulière. La situation nous fait doucement rire.



Après ce malencontreux détour, nous rejoignons directement l’hôtel. Le casse-croûte rapidement avalé, nous ressortons l’après-midi sans les vélos. A la gare routière, la billetterie est ouverte et un bus part le lendemain. Malheureusement, Leticia la vendeuse, est formelle : les vélos ne sont pas autorisés même démontés, c’est un bus à double étage avec une soute minuscule. En principe, il existe un service d’envoi par transporteur mais qui se trouve à l’arrêt en raison des circonstances actuelles. Déjà dépités de stopper notre voyage, il n’est pas question en plus de cela, d’abandonner nos fidèles montures ! Fabien se lance alors dans le démontage complet des vélos, y passant une bonne partie de la soirée. Nous allons tenter de sauvegarder un maximum de pièces, au pire, nous laisserons cadres et roues, le plus imposant.

Sans surprise, la nuit a été peu reposante. Un jeune travaillant à l’hôtel nous dépose à la gare routière avec tout notre barda. L’attente est longue, on maudit maintenant toutes les personnes débarquant avec des grosses valises. Enfin le bus arrive, mais avant de monter, tous les passagers doivent passer le contrôle température. C’est alors que Leticia s’aperçoit que l’on a emmené les vélos (enfin ce qu’il en reste), elle est furax ! « C’est du foutage du gueule, vous ne m’avez pas comprise ? Si vous comptez payer le chauffeur, sachez que ça ne se passera pas comme ça ». Oups, nos chances d’embarquer les vélos s’amenuisent. Psychologiquement prêts à devoir les abandonner, on espérait secrètement tomber sur un conducteur de bus plein de compassion, quitte à lâcher une petite larme, voire pourquoi pas un bifton ! Et finalement, sans rien demander à personne et sans que Leticia ne s’en aperçoive, ce sont nos vélos que le conducteur charge en premier ! Nous prions maintenant pour que la soute puisse accueillir tous les autres bagages avant de laisser échapper un soupir de soulagement.


Une fois installés dans le bus, nous constatons qu’il reste quelques places inoccupées. Nous sommes visiblement les seuls gringos, la plupart des passagers étant des argentins regagnant leur maison. A côté de nous, un père de famille désinfecte les mains de toute la smala à l’aide d’un vaporisateur grand format. On tend nos mimines pour en profiter, pas besoin de demander deux fois, on se fait littéralement asperger du précieux liquide, des fois que nous soyons porteurs du virus ! On nous distribue également des masques mais au bout de 30 min, la moitié des passagers n’en porte déjà plus… L’ascenseur émotionnel de ces dernières heures nous a éreintés, ça tombe bien, nous allons avoir le temps de nous reposer. C’est parti pour le plus long voyage en bus de notre vie : 21h de trajet sans aucune pause, record à battre ! Et pourtant, on ne peut pas dire qu’il y ait de la circulation, les routes sont désertes, confinement oblige. Toutes les 3h, le bus marque tout de même une pause pour permettre le changement de conducteur, mais interdiction de sortir. Depuis la vitre, les paysages défilent en accéléré, le regard se perd… au détour d’un virage, un petit coin d’herbe à proximité d’une jolie rivière, idéal pour planter la tente, les réflexes sont toujours là…


Nous finissons par arriver à Buenos Aires après 1600 km parcourus. Nouveau contrôle de température à la sortie du bus passé avec succès, malgré le manque de fraicheur consécutif au voyage et la chaleur étouffante de la ville. Il nous reste à prendre un taxi pour rejoindre la maison de Natacha et Rodolphe, un couple d’expat français qui a joliment accepté de nous accueillir dans l’attente d’un vol retour pour la France. Le trajet en taxi est à la hauteur de la période que nous vivons actuellement, complètement surréaliste. Les rues sont désertes et nous roulons seuls sur une artère ne comptant pas moins de 10 voies de circulation !

Nous sommes sur liste d’attente pour le vol du 31/03, mais nous avons bon espoir de pouvoir le prendre, nombre de français ayant acheté leur billet alors que toujours bloqué en province. Natacha et Rodolphe travaillent tous les deux à l’ambassade et nous donnent les infos en direct ! Cela nous laisse une journée pour emballer les vélos et les sacoches. Pas de carton dans les magasins, mais notre bâche et du film plastique feront bien l’affaire. Pas de barbec non plus comme prévu : quand les français s’arrachent des pâtes et du PQ, les argentins eux font des réserves en charbon de bois !



L’heure du départ a sonné. Le taxi réservé la veille refuse de nous prendre tous les deux de peur de se faire confisquer son véhicule, les règles changeant tous les jours. On se paie donc le luxe de se rendre à l’aéroport chacun dans notre taxi ! Une fois sur place, l’attente est encore très longue. Seulement deux vols ce jour au départ de l’aéroport international de Buenos Aires, mais les gens s’agglutinent, normal que des français. Les détenteurs de billets entrent au compte-gouttes dans le terminal après l’habituel contrôle de la température. Nous sommes plus que 8 pélos à attendre à l’extérieur. La tension monte, qui seront les heureux élus ? Roulements de tambour… nous pourrons finalement tous embarquer !



Après le trajet en bus, l’avion paraît bien confortable, même s’il est demandé aux passagers d’éviter de se déplacer et que les services à bord sont réduits au minimum. Le sommeil est pourtant difficile à trouver. De la Reine des neiges à la Cité de la peur, on enchaîne le visionnage de films. Arrivés à Roissy, nous récupérons rapidement notre barda et filons à la gare TGV. Nous avons bien 4h d’attente avant d’attraper le seul train de la journée pour Lyon. Le changement de température est rude, surtout avec la fatigue, on remet le pantalon et la doudoune. Nouvelle attente à Lyon avant de sauter dans le TER pour Saint-Etienne. C’est là que nous retrouvons le père de Fabien venu nous chercher en voiture.

A force de persévérance, nous voilà donc rentrés au bercail. A vrai dire, au moment où nous avons rejoint le centre de San Martin, tout s’est enchaîné assez vite sans trop de difficultés. Aujourd’hui, retour à la case départ, à Soleymieux où nous pouvons profiter de la campagne environnante pour un confinement « grand luxe ». Fabien s’est lancé dans le nettoyage complet des vélos avant de les remonter. Nous espérons de tout coeur pouvoir reprendre notre périple avant l’été là où il sera possible de se déplacer, dans les Andes ou au départ de la maison, les premiers coups de pédale n’en seront que meilleurs !

To be continued…

Vous voilà de retour prématurément en France , à cause de ce maudit virus !!
Nous sommes bien déçus pour vous et votre magnifique projet , même si Brigitte est rassurée de vous savoir rentrés !
Votre retour depuis Saint Martin de Los Andes a été une véritable aventure , truffée de rebondissements et de stress pour vous .
Remettez vous bien , et à bientôt pour de nouvelles aventures
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On a qu’un souhait, que vous puissiez repartir au plus vite !
Votre blog est formidable : vos très belles photos de la Patagonie nous ont fait rêver et peut être que l’Argentine sera l’une de nos prochaines destinations..;
Bises
Brigitte
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Récit plein de suspens … même si on en connaissait l’issue à cette heure. Je ne sais pas lequel de vous faisait l’écrivain(e) de service, mais ce fut un régal de vous lire et de vous suivre. Je vais être en manque…
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Désolée d’apprendre que votre périple se termine plus tôt que prévu !
J’espère que vous pourrez le reprendre un jour, en tout cas j’ai beaucoup aimé lire ce carnet de bord 😀
Bisous
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C’est tellement dommage, Marine et Fabien, que votre belle aventure se soit terminée, et dans des circonstances très difficiles et inquiétantes. J’espère sincèrement que vous pourrez repartir le plus tôt possible. Votre blog est superbe. Je pense fort à vous en cette période. Avec toutes mes amitiés, Henry
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